Expat et Carrière Lifestyle

Chronologie d’une expatriation ou la recherche intense d’un « moi »

Helene BottinLorsque j’ai contacté Expat Value, il y a un mois, ma démarche était à la fois claire et confuse. Claire, parce que je demandais une information simple — un peu naïve : suis-je légitime à faire partie du groupe Facebook d’Expat Value, focalisé sur la carrière des conjoints d’expatriés alors que je suis expatriée, certes, mais pas conjointe de ? Complètement confuse, parce qu’il suffisait de creuser un peu pour comprendre que ce que je cherchais, c’était de l’aide, un appui, une oreille. Quelqu’un qui me dise : « oui, tu es expatriée, oui, tu as ta place ».

Cela fait maintenant 1 an et 3 mois que je suis expatriée en Turquie, dans une ville balnéaire sur la côte méditerranéenne. J’y ai suivi, plutôt non, j’ai rejoint l’homme qui deviendra mon mari, un turc, un local. Et outre nos difficultés du quotidien, majoritairement liées à une communication en deux langues différentes dont aucune n’est ma langue maternelle, j’ai mis un an à me considérer expatriée. Complexe du « conjoint local » ? Ville balnéaire avec vue sur mer qui donne l’impression d’être en vacances 7 mois par an ? Absence de travail ? Absence de communauté expatriée à qui s’identifier ? Une combinaison sûrement, qui m’a valu un long passage de recherche intense d’un moi, qui était déjà là.

Expatriation, 3 mois.

En trois mois, j’ai pris mes marques et compris que personne ne m’attendait. Avec un master spécialisé en analyse des médias, et des savoir-faire en communication, l’espoir de « trouver un boulot dans ma branche » s’est amenuisé, mois après mois. « Et pourquoi pas la restauration ou l’hôtellerie ? » Malgré une motivation sans égale et une auto persuasion qui m’impressionne moi-même, je me rends à l’évidence : mes balbutiements en turc n’y feront rien, il n’y a aucun besoin de francophones dans une ville où la majorité des touristes est anglaise et russe.

Expatriation, 6 mois.

Je crois être à la moitié du tunnel. Dans quelques jours, je passe mon examen pour être diplômée de l’Alliance Française. Je serai professeur de français pour les étrangers, c’est décidé ! J’y crois.

Comme j’ai cru en la possibilité de trouver un travail, je crois en cette nouvelle chance de me redécouvrir à travers un métier que je n’avais jamais envisagé. J’y crois, pourtant, une voix off commente mon voyage. Cette voix, intérieure, je ne l’écoute évidemment pas. Elle me dit que je suis un peu perdue, qu’il y a une différence entre trouver sa voie et être sur « un » chemin.

Expatriation, 9 mois.

Je donne mon premier cours particulier de français. Je ne navigue enfin plus à vue et ai un cap. Chimère. Malgré ma bonne volonté et la satisfaction de mon élève, donner un cours est une souffrance pour moi. Je ne suis pas à la hauteur et je le sais.

Expatriation, 10 mois.

Le temps de la remise en cause a sonné. L’avantage d’être souvent seule avec soi-même en expatriation, c’est que le temps pour s’interroger ne manque pas.

J’ai longtemps cru chercher et trouver des solutions. J’ai beaucoup pensé qu’il fallait seulement le vouloir pour se reconvertir, et que la motivation et la persévérance étaient les pierres angulaires de toute réussite. Et j’ai cru qu’une reconversion professionnelle n’était que professionnelle. Qu’elle ne nécessitait aucun geste personnel, aucun mouvement individuel et profond, aucun retour vers soi pour mieux en sortir.

Je comprends alors que je n’ai suivi aucun conseil sur l’expatriation, et que ma situation de « sans statut » en Turquie (à l’époque) me pesait plus qu’il n’y paraissait. Je comprends que je suis partie « seule » et que mon aventure d’expatriation est par conséquent solo. Que si j’avais « pensé » mon départ pendant de nombreux mois, je n’avais que peu pensé à l’arrivée. Je comprends aussi que ma difficulté à me trouver provient de ma difficulté à partager cette situation, faute de conjoint également expatrié ; qu’à force de vouloir sortir de ma dépendance administrative, financière — et sous certains aspects — géographiquement affective, j’ai oublié l’essentiel et le premier pas de tout expatrié : embrasser sa situation, accepter d’être expatrié•e.

Je comprends qu’« autre pays » ne rime pas avec « autre soi ». Qu’être expatrié•e, c’est garder l’intégrité de son identité. C’est rester soi, ailleurs. Je finis aussi par comprendre que je peux rester là pour mes proches en ayant les deux pieds en Asie (et n’étant pas à Istanbul, il m’est donc impossible d’avoir un pied en Europe et un pied en Asie… !)

Expatriation, 10 mois 15 jours.

Le voyage commence enfin. La question « qui suis-je ? » remplace « comment vais-je trouver du travail ? » Je me recentre et fais le point sur mes forces. Une passion pour l’écriture et la littérature, entretenue grâce à mon blog de chroniques littéraires, que je garde à jour, mois après mois. Une forte capacité d’écoute, un puissant goût pour « l’accompagnement ». Des compétences en communication. Et des appels du pied de certains de mes lecteurs : « dis, peux-tu me dire ce que tu penses de mon texte ? »

C’est décidé, je monte ma micro entreprise de conseil littéraire et éditorial. Elle s’appelle E d i t., elle a 7 mois.

Expatriation, 1 an.

Sortie du tunnel et retour sur la berge. J’ai trois clients et un été plein de travail.

Expatriation, 1 an et 3 mois.

Je me sens mieux dans mon expatriation et dis enfin que j’habite en Turquie. Rien n’est certain, mais le mieux que je puisse faire, c’est accepter cette incertitude, savoir que je peux m’y adapter, et surtout, avoir confiance en moi.

Hélène Bottin

Chroniqueuse littéraire et Conseiller littéraire freelance

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Conseil littéraire
Conseil. Écriture. Relecture.
En manuscrits et textes communicationnels.

1 Commentaire

  • Félicitations pour cette découverte de vous-même et ce bel effort d’introspection. Au bout du compte, un beau projet professionnel ! Je viens de me lancer dans l’écriture d’un livre, et je conçois très bien l’utilité des services que vous proposez ! Bonne continuation.

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